2° EMBARQUEMENT A MARSEILLE SUR LE SIDI FERRUCH

   
Le mercredi 9 mai 1956 c’est le départ anonyme de Lille pour le dominant ralliement dans la triste caserne Gouraud de Soissons (Aisne). C’est une véritable forteresse sinistre avec une première nuit de futur militaire en chambrée. Le lendemain un parcours en camion, puis entassement dans un train à destination de Marseille. La journée, la nuit et c’est l’arrivée en gare saint Charles de Marseille. Nouveau trajet en camion à travers la ville pour le centre de rassemblement.
Aux portes d’immenses hangars du quartier des docks, des familles, des mamans, des épouses attendent et pleurent – rien de réjouissant. Pour nous, presque rassemblés c’est une journée stupéfiante au milieu de ce parcage. Nous sommes là, la valise entre les jambes à attendre ! Aucune information, pas la seule marque logique parmi ces Sous Officiers de carrière, chargés de regrouper.
Pourtant ce n’était pas le premier départ de troupes vers l’Afrique. Ils étaient débordés, d’une totale incompétence, sauf pour donner des ordres dans le désordre ! Des états de filiations égarés, de nouveaux pointages sont à faire – on retrouve les documents, mais des appelés confondus avec des réservistes perturbent l’ordre de mise en place.
Le logement pour la nuit, est royalement offert, dans un de ces luxueux hangars, simplement couchés sur un sol carrelé recouvert d’un peu de paille, une couverture trop petite et en guise d’oreiller, la valise.
Un Ami Claude Tuby a pu photographier la scène digne de l’évacuation pendant la deuxième guerre mondiale. Enfin, c’est l’embarquement sur le vieux s/s Sidi Ferruch : à destination d’Oran. De l’embarquement je n’ai pu faire qu’une seule photographie fixant le départ du Sidi Ferruch tiré par le remorqueur quittant le quai, sous les vivats et mouchoirs agités par une foule considérable sensible aux effets de la conjoncture. Le bateau s’éloigne lentement, passe le phare, la balise – un coup d’œil sur le château d’If. Il nous offre en languissant le long de la côte un dernier regard sur la France ! et pour certains … un adieu à la France !
Sur le pont un discret drapeau français flotte mollement, des futurs appelés en civil, des militaires maintenus, ou appelés à nouveau – dirigés vers un centre d’affectation. Dans ces groupes le moral n’est pas bon, c’est évident il y a beaucoup de remarques très sévères contre les pouvoirs du moment, bien évidemment une grande préoccupation générale. Les gradés d’encadrement (toujours les mêmes) ont toutes les peines pour tenter un apaisement… eux-mêmes pensent qu’ils sont dans une très mauvaise passe, puisque leur ordre de mission stipule : débarquement à Oran sans précision de destination finale. En plus ces gradés commencent à avoir les mêmes flétrissures que nous devant le mal de mer. Lequel s’étend de plus en plus… le jaillissement encourageant le jaillissement… c’est connu !
Pour ma part, la totalité de la traversée se passera sur le pont – entre deux lavabos – même avant le lavabo ! Je me souviens d’une conversation avec un lieutenant réserviste de Paris – jeune marié, nouvellement installé dans un cabinet d’architecture. Tout son être prêt à partir dans une ruade de violence… il parlait de désertion immédiate. Très souvent j’ai songé, et je songe encore à ceux qui vont faire le voyage de retour, dans un cercueil vers leurs familles et vers une patrie aux objectifs peu clairs et difficiles à comprendre. Il suffira de lire le récit - nous le sentions venir – dans lequel figure un exposé de presse très lumineux de Jacques Chaban Delmas alors Ministre de la Défense.
A ce sujet, quelques années plus tard, au cours d’une réunion à la Chambre de Commerce de Lille, j’ai eu l’occasion de le questionner au sujet de cette décision de Maintien pour les appelés du Contingent au Maroc. Alors qu’il n’y avait aucun problème Militaire avec le Maroc, il a répondu qu’effectivement, pressé par des urgences du moment, il n’avait pas su faire le point entre le Maroc et l’Algérie !
Cette traversée a été très pénible, une forte houle, sûrement de l’angoisse mais surtout le mal de mer ! Tout ce vomi sans cesse renouvelé souillant toutes les parties du bateau. Pendant cette navigation tourmentée, ma Sœur Gisèle va me joindre par radio téléphone à bord du bateau. Si la liaison est nette, sympathique et rassurante, elle va intriguer le service des liaisons. Plus tard à Temara elle fera un nouvel appel – le babillage ne sera autorisé – qu’en présence du chef permanenceraire exigé par l’Autorité militaire de Rabat. Il me faut préciser que ces contacts téléphoniques privilégiés par radio téléphone étaient réalisés.. par bateaux, de relais en relais. De quoi inquiéter les Militaires, sur les moyens utilisés et la fortune de ma Sœur !

A propos du Sidi Ferruch

Dans les années 1950/1960, comme d’autres navires qui assuraient les transports de civils ou militaires entre la France, le Maroc et l’Algérie, le Sidi Ferruch fût acheté par la marine nationale pour devenir un bateau Hôtel servant à loger ingénieurs et techniciens du CEA (centre énergie Atomique) basé dans le Pacifique.

Débaptisé et nommé le " Médoc "… le bâtiment a été désarmé, et coulé comme cible en septembre 1972.

En information également : le 24 août 1943, la 2° division blindée (la 2°DB) a été crée à Temara (Maroc.)